Ce qui reste quand ça s'use de Julie Lebreton—Birthday Fiction

 

« On dit qu'Alain Magrini passait partout. Ce qu'on ne dit pas, c'est qu'il laissait toujours quelque chose derrière lui. De l'argile rousse. Comme une signature. »

***

Ce matin-là, comme tous les matins, Alain ouvrit les portes de son autobus et salua ses passagers. Une vieille dame monta la première, à petits pas prudents.

« Quand j'étais gamin, » dit Alain en embrayant, « on me disait que je deviendrais un con-docteur. » Il marqua une pause. « Heureusement, je suis devenu conducteur. »

La vieille dame secoua la tête et s'assit. Les autres sourirent. C'était le signal : la journée pouvait commencer.

Ils s'étaient habitués à ses blagues et les attendaient avec impatience. Ils montaient dans son bus et il les emmenait au travail, au dîner, en vacances, chez un être cher — n'importe où. Chaque jour, sa chemise était impeccablement repassée, son pantalon sans une tache, et son front portait une marque rouge, laissée là par ses propres mains — toujours terreuses. Rien n’y faisait, il avait beau les laver, elles étaient perpétuellement tâchées. En tenant le volant, en serrant des mains, en buvant sa Suze, il partageait cette terre avec tout ce qu'il touchait, et avec tous ceux qu'il croisait.

         Il s'arrêtait parfois à des endroits qui n'étaient pas vraiment des arrêts. Une terrasse, un comptoir, un coin de rue ensoleillé. Il posait ses mains sur le zinc, commandait une Suze, et laissait ses empreintes sur le verre et sur le bois. Les gens le regardaient partir en sifflotant.

Il avait pour habitude de chantonner, en remontant dans son bus : « La Suze s'use, mais moi je dure. »

Et en retour, les gens juraient entendre le moteur du bus lui répondre, autobus, auto-bu. Lui qui conduisait les autres depuis toujours, lui qui les portait, les déposait, les récupérait — même sa machine, disaient-ils, avait fini par prendre ses habitudes. Le moteur toussait un peu au démarrage, comme un homme qui se racle la gorge avant de parler, puis il ronronnait. Et dans ce ronronnement, si on tendait bien l'oreille entre deux arrêts, on croyait distinguer les deux syllabes : bu, bu.

Il aidait les gens, souvent. Un colis trop lourd, une adresse introuvable, une larme qu'on tentait de cacher près de la vitre — Alain voyait tout depuis son siège. Il avait ce don particulier des gens qui conduisent : voir sans avoir l'air de regarder.

Il s'arrêtait. Il réglait les choses. Il portait le colis, il dessinait le chemin sur un bout de serviette, il faisait une blague juste assez mauvaise pour que la personne qui pleurait soit obligée de lever les yeux pour le regarder avec incrédulité — ce qui revenait au même que sourire.

Et les gens, reconnaissants, lui offraient souvent un verre en retour.

« Je n'accepte que la Suze, » disait-il.

« La Suze ? Pourquoi pas un café, ou un pastis, comme tout le monde ? »

« Le café rend nerveux. Le pastis rend flou. La Suze, elle, rend sage. »

« Sage comment ? »

« Sage comme quelqu'un qui sait qu'il doit reprendre le volant dans dix minutes. »

« C'est amer, » disait toujours quelqu'un.

« Comme la vérité. Mais ça ouvre l'appétit. Et un homme qui a de l'appétit, » il posait le verre sur le comptoir et récupérait ses clés, « c'est un homme qui a encore envie de continuer. »

Il laissait ses empreintes sur le verre. Il repartait en sifflotant. Et la personne derrière le comptoir restait là un moment, à regarder la trace rousse sur le zinc, sans tout à fait savoir pourquoi elle se sentait mieux qu'avant.

***

         Un matin, il se réveilla avec une image plein la tête : une porte fermée à clé. Il ne savait pas où elle se trouvait. Dans le rêve, il avait frappé. Personne n'avait répondu.

Il passa une main dans ses cheveux— et repartit au travail avec une trace d'argile rousse sur le front.

Ce soir-là, après son service, ses jambes le portèrent dans une rue qu'il ne prenait jamais d'habitude. Et là, entre une épicerie fermée et un coiffeur aux volets tirés, un bar — petit, bruyant, mal éclairé, exactement comme il les aimait.

Il entra.

À une table du fond, quatre hommes jouaient aux mots. Le jeu était simple : le meneur lançait une phrase à trou, et les joueurs devaient la compléter avec un mot qui fonctionnait au mieux (définition floue et ouverte à interprétation). Celui qui trouvait le meilleur gagnait le tour. Celui qui gagnait le plus de tours gagnait la partie. Et celui qui gagnait la partie gagnait le contenu d'une boîte posée au centre de la table, fermée, dont personne ne savait ce qu'elle contenait.

Alain s'assit. Commanda une Suze. Les hommes le regardèrent.

« Tu joues ? » dit le meneur.

« Je conduis, » dit Alain.

Les hommes échangèrent un regard. Le meneur sourit et lança le premier tour.

« Le vieux sage avait passé sa vie à chercher la lumière. À la fin, il ne trouvait plus que... »

Les autres proposèrent l'obscurité, le commutateur, ses lunettes. Des réponses correctes.

Alain but une gorgée de Suze, posa le verre, et dit : « La facture d'électricité. »

Il gagna ce tour-là.

Il en gagna d'autres. Pas tous. Quand un homme proposa langue en réponse à « il avait voyagé partout sans jamais quitter... », Alain hocha la tête. Langue — celle du pays qu'on n'a pas quitté, et celle avec laquelle on parle, et celle avec laquelle on goûte. Trois sens pour un mot. Beau travail.

Le tour décisif arriva tard, quand les verres s'étaient multipliés et que les réponses se faisaient plus lentes.

« Le conducteur s'arrêta au milieu de la route. Les passagers lui demandèrent pourquoi. Il répondit : j'attends... »

Les autres proposèrent le feu vert, des instructions, un miracle.

Alain posa les deux coudes sur la table.

« J'attends le prochain. »

Les hommes attendirent la suite. Il n'y en avait pas.

« C'est tout ? »

« C'est tout. »

Le meneur fronça les sourcils. « Le prochain bus ? »

« Peut-être. »

« Le prochain passager ? »

« Peut-être. »

Un des hommes posa son verre. « Le prochain... comme aimer son prochain ? »

Alain leva un doigt. Voilà.

Cette fois le silence dura plus longtemps. Puis le meneur rit si fort qu'il en renversa son verre. Alain gagna la partie.

Le meneur poussa la boîte vers lui. Alain l'ouvrit.

À l'intérieur, une clé, en métal, un peu rouillée. Il la prit, la retourna entre ses doigts tachés d'argile. Elle était froide. Il la glissa dans sa poche, serra la main de chacun avant de partir — laissant sur chaque paume sa marque habituelle, rouge et terreuse.

Puis le barman déposa l'addition sur la table — une longue bande de papier qui s'étira sur le zinc, continua vers le sol, et ne semblait pas vouloir s'arrêter.

Ils la regardèrent tous les quatre, en silence.

« Il est parti. »

« Il est parti. »

« Sans payer. »

« Sans payer. »

Un troisième temps, plus long.

« On aurait dû se méfier d'un conducteur. »

« Il nous a bien eus. »

« Un joueur de mots qui part sans payer la note — » Il s'arrêta.

Les autres le regardèrent.

« …C'est quand même moins grave que si c'était un chef d'orchestre. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu'un chef d'orchestre qui oublie une note…Cacophonie ! C'est toute la musique qui s'arrête. »

« Et lui ? »

Ils regardèrent la porte.

« Lui il est conducteur de bus. Il reviendra. » Un temps. « Il fait des allers-retours. »

Lui, dans la rue froide, la clé au fond de la poche, il pensait à la porte de son rêve. À la question derrière.

         ***

         Il roula longtemps avec cette clé dans la poche.

Et puis, sur une route imprévue, un imprévu—il vit un homme assis sur le pas de sa porte. Un frère. Les bras croisés, l'air dépité, le genre de visage qu'on fait quand la journée a été longue et que la nuit s'annonce pire.

« Fermé dehors ? »

« Clé perdue. »

Alain sortit la sienne. Il la glissa dans la serrure.

Elle tourna.

« Tu as faim ? » dit l'ami.

« J'ai toujours faim. »

Ils entrèrent. Le frère avait ce qu'il fallait — un reste de soupe de poisson sur le feu, du pain qui n'était pas tout à fait rassis, un morceau de comté qui avait du caractère, des olives, une bouteille de Suze. Ils mirent la table.

Ils mangèrent. La soupe était épaisse. Le pain trempait dedans. C'est là que l'ami parla. Une affaire compliquée — une décision prise, regrettée, des mots dits qu'on ne peut pas reprendre. Il regardait son assiette en parlant.

Alain l'écouta jusqu'au bout. Il coupa un morceau de pain. Il le trempa dans le fond de la soupe.

« Tu sais ce qu'on dit du comté ? »

L'ami leva les yeux, désorienté.

« Plus il vieillit, plus il a de caractère. » Alain mit le pain dans sa bouche, mâcha tranquillement. « Les erreurs, c'est pareil. »

L'ami le regarda.

« C'est tout ? »

« C'est tout. » Alain resservit de la suze. « Le reste, c'est de l'affinage. »

Un silence. Puis le frère rit et quelque chose se dénoua dans sa poitrine.

Ils parlèrent encore et finirent la bouteille.

Alain partit et descendit dans la rue. La nuit était douce. Il avait encore un peu de soupe de poisson sur la manche et il s'en fichait complètement.

***

Le lendemain matin, son chef l'attendait au dépôt.

« Alain, » dit-il. « À partir d'aujourd'hui, tu choisis ta route. On te fait confiance. Tu sais où aller. »

Il remonta dans son bus, s'installa, et se tourna vers ses passagers du matin.

« Mesdames, messieurs, » dit-il, « je dois vous prévenir : je ne sais pas encore où on va. Mais je sais qu'on s'arrêtera pour l'apéritif. C'est dans le contrat. »

Il s'arrêta ce jour-là devant un café en bord de mer. Commanda sa Suze. Le barman lui dit que certains pensaient que la gentiane, dont est faite la Suze, ressemble à la belladone.

Alain leva son verre à la lumière.

« La belladone peut tuer. La Suze, elle, ressuscite. » Il sourit. « Et moi, je cherche ma belle-à-donner dans chaque verre. »

Il but en pensant à une femme. Il n'aurait pas su dire laquelle.

Il remonta dans son bus, et deux arrêts plus loin, il la trouva. Il fit une blague. Elle rit.

Ils mangèrent ensemble. D'abord au restaurant. Puis dans le bus, parce que pourquoi pas, et les autres passagers mangèrent avec eux, et les années passèrent comme ça — un repas après l'autre, une Suze après l'autre, des amis montant et descendant, des enfants d'abord petits puis grands puis revenus avec leurs propres petits.

Le bus devint un lieu chaud.

Les gens disaient que sa Suze était de l'ambroisie. Qu'elle lui donnait un septième sens — celui de se trouver là où il fallait être, au bon moment, avec la bonne parole.

Et les femmes qui passèrent dans sa vie — proches puis lointaines, présentes puis absentes — toutes avaient quelque chose en commun : une légère trace rousse sur la joue, là où il avait posé la main sans y penser. De l'argile. Sa signature.

         Il conduisit longtemps encore. Mais il sentit le moment approcher. Rassasié. Reconnaissant.

Un matin, il prit une route qu'il n'avait jamais prise. Elle montait. Elle montait encore. Il conduisit son bus jusqu'en haut de la montagne, coupa le moteur, et descendit.

         ***

         Alain arriva au pied d’un arbre avec sa Suze à la main — il avait su trouver, comme toujours.

Il y avait un renard assis sur un rocher.

Le renard regarda le verre. Regarda Alain. Regarda le verre à nouveau.

« Tu bois ça pour devenir sage ? »

« Non. » Alain s'assit sur une pierre. « Pour supporter les sages. »

Le renard réfléchit. « C'est amer. »

« Comme la vérité. »

« Et ça s'use ? »

Alain but une gorgée, posa le verre sur le rocher, et se mit à siffloter — doucement d'abord, puis un peu plus fort — la Suze s'use mais moi je dure, la Suze s'use mais moi je dure...

Le renard l'écouta jusqu'au bout.

« C'est toi qui as écrit ça ? »

« C'est venu tout seul. »

« Les meilleures choses viennent toujours toutes seules. » Le renard sauta de son rocher et s'assit face à lui, droit, les oreilles pointées. « Bien. On commence. »

« On commence quoi ? »

« Les questions. »

Alain finit sa Suze. Il posa le verre vide sur le rocher.

« Je t'écoute. »

         « Qu'est-ce qu'on donne sans l'avoir, et qu'on reçoit sans le prendre ? »

Alain n'hésita pas une seconde.

« Une blague. »

Le renard cligna des yeux. « Explique. »

« Une blague, tu ne la possèdes pas. Tu la lances. Elle part, elle atterrit, elle appartient à celui qui rit. Tu l'as donnée sans l'avoir vraiment eue. Et celui qui la reçoit — il ne l'a pas prise. Elle lui est tombée dessus. »

« C'est juste. »

« Qu'est-ce qui pèse plus vide que plein ? »

« Un bus à l'arrêt. »

Le renard attendit la suite.

« Un bus plein, c'est du bruit, du mouvement, des gens qui vont quelque part. Ça roule, ça vit. Un bus vide, il est là, il attend, et tout ce poids — le métal, les sièges, les kilomètres — tout ça pèse sans que personne s'en charge. »

Silence.

« C'est juste. »

Le renard se leva sans prévenir.

« Viens. »

« La troisième question ? »

« Tu viens de la répondre sans le savoir. » Il contourna le rocher. « Un homme qui n’a plus personne à emmener — je vais te montrer son contraire. »                                                                          

         Plus loin, sous un arbre dont les racines plongeaient dans la terre rouge, il rencontra un homme qui lui ressemblait. Le même visage, les mêmes mains tachées d'argile.

Cet homme n'avait jamais conduit de bus. Il n'avait jamais fait de blagues dans un bar ni gagné de clés aux jeux de mots. Il avait passé sa vie à modeler de l'argile.

Et là, sous l'arbre, était disposée toute la vie d'Alain — en argile. L'enfant qu'il avait été. L'adolescent malin sans diplôme. Le jeune chauffeur. Le chef. Les repas. Les Suze. Les frères. Les enfants. Les femmes avec leur trace rousse sur la joue.

Mais certaines pièces avaient été défaites. L'argile remodelée.

Alain fronça les sourcils.

« Pourquoi tu les as détruits ? »

« Je ne les ai pas détruits. L'argile est là. Elle a juste changé de forme, » répondit l’autre.

« Je veux qu'on les cuise. Qu'on les garde. Qu'ils deviennent pierre. »

L'autre lui posa une main sur l'épaule —avec la même tache rousse.

« Cuire l'argile, c'est la tuer. L'argile vivante peut encore devenir quelque chose. »

         Alain regarda longtemps les pièces sous l'arbre.

Il y avait son enfance — pas très heureuse, pas très grande, mais là. Ses premiers jours de chauffeur, maladroits et fiers. Les frères de Loge. Les discours de Grand Orateur — lui qui n'avait pas fait d'études, qui avait l'or dans les mots sans jamais l'avoir cherché. Les blagues, des dizaines, des centaines. Les femmes avec leur marque rousse. Les enfants. Les repas.

« Et la pierre, » dit Alain, « elle dure. »

L'autre secoua la tête doucement.

« La pierre aussi meurt. » Il prit une poignée de terre à ses pieds, la laissa filer entre ses doigts. « Regarde les falaises de Monaco. Regarde ce qu'en a fait la mer. Des millénaires de roc, et l'eau en a eu raison. » Il regarda Alain. « La pierre résiste, et c'est pour ça qu'elle souffre. Elle se bat contre le temps et elle perd quand même, lentement, en silence, sans que personne ne la voie partir. »

« Et l'argile ? »

« L'argile, elle cède. » Il reprit son travail, les mains qui modelaient sans regarder. « Et c'est pour ça qu'elle reste. »

Alain se tut.

« Tu sais ce que tu as fait, toi ? » dit l'autre. « Pendant quarante ans dans ton bus, dans tes bars, dans tes Loges ? » Il s'arrêta. « Tu as été l'eau. »

« L'eau. »

« Tu as coulé sur les gens. Une blague par-ci. Une main tendue par-là. Une Suze partagée. » Il montra les pièces autour de lui. « Et tu les as érodés. Tu as arrondi leurs angles. Tu as creusé des sillons là où il y avait de la résistance. » Il leva les yeux. « C'est ça, laisser une empreinte. Pas graver dans la pierre. Couler dans l'argile. »

« Les blagues aussi ? »

« Surtout les blagues. » L'autre sourit. « Un rire, ça secoue quelque chose de profond. » Il reprit une forme entre ses mains, la retourna. « Tu vois ces empreintes ? »

Sur chaque pièce — de petites traces de doigts. Les siennes. Mais d'autres aussi, mêlées aux siennes, impossibles à démêler.

« Ce sont eux sur toi. Et toi sur eux. »

Alain resta immobile un long moment. Puis il s'accroupit et ramassa une petite pièce — ronde, ancienne, usée aux bords. Il la reconnut. La retourna entre ses doigts, et ses empreintes vinrent se poser dessus, rousses et légères.

Comme toujours.

Comme partout.

« La vie, » dit Alain en reposant la pièce, « c'est comme la Suze. »

L'autre attendit, les sourcils légèrement levés.

« Ça s'use. »

Un temps.

« Et on s'amuse. »

L'autre le regarda longuement. Puis il baissa les yeux sur ses pièces d'argile, sur les dizaines de formes étalées autour de lui, sur une vie entière modelée en terre rouge, et il rit un rire qu'on ne peut pas retenir.

« C'est nul, » dit-il.

« Je sais. »

« C'est vraiment nul. »

« Je sais. »

Alain se leva, épousseta son pantalon.

« Et pourtant tu t'en souviendras. »

Il redescendit la montagne en sifflotant, les mains dans les poches, la tache rousse sur le front, sans se retourner.

Derrière lui, sous le vieux chêne, on entendait encore l'autre rire.

 

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