Une montagne impossible à gravir.

Il était une fois une montagne si haute qu'on pouvait l'apercevoir depuis n'importe quel point du globe. Peu de gens avaient réussi à la gravir, et les rumeurs disaient que ce n'était pas seulement à cause des vents violents et du froid glacial. On racontait que certains grimpeurs poussaient et sabotaient activement les autres, convaincus que le sommet de la montagne ne serait jamais assez grand pour tout le monde.

La rumeur disait aussi que le sommet abritait tous les arbres fruitiers et tous les animaux de la terre, qu'il s'agissait du paradis terrestre que tout le monde cherchait.

Au pied de la montagne vivait un homme qui l'avait autrefois gravie. Il avait failli atteindre le sommet, encordé avec son ami, lorsque ce dernier avait coupé la corde et l'avait poussé dans le vide. Dans sa stupeur, il n'avait même pas eu le temps de crier. Il avait dévalé la pente, se sentant tel un oiseau chutant lentement. « C'est la fin », pensa-t-il. « Je vais mourir. » Il s'était fait une raison.

Par miracle, la corde s'était accrochée à un bout de roche un peu plus bas, et il s'était retrouvé suspendu là en attendant d'être secouru, sain et sauf. Il n'avait plus jamais tenté de gravir la montagne.

À la place, il s'était construit une maison tout en bas et observait ceux qui entreprenaient l'ascension. Il n'avait en lui ni jalousie ni haine. Il avait compris que certains voulaient atteindre le sommet plus que tout, au point d'en perdre leur vie et humanité. D’autres gardaient leurs valeurs et gravissaient la montagne avec ardeur.

Son foyer était un havre de paix. Il offrait à boire et à manger à quiconque passait par là. Et toujours, les plus merveilleuses conversations. Il parlait avec tous ceux qui s'arrêtaient devant sa porte.

Il avait remarqué qu'il existait différents types de voyageurs :

Certains le regardaient à peine et refusaient la nourriture : ils reprenaient la route immédiatement, portés par une urgence feinte et le désir d'être déjà arrivés. D'autres s'arrêtaient et prenaient plaisir à discuter. Ils l'interrogeaient sur son ascension, et il racontait tout avec joie. Il leur parlait des épreuves surmontées, mais taisait l'histoire de son ami, à moins qu'on ne le lui demande. Certains, entendant ses récits, en voulaient encore. Ils voulaient savoir pourquoi il avait décidé de redescendre. Alors il leur confiait : « J'ai eu le malheur de rompre avec mon ancien collègue. » Horrifiés, ceux-là décidaient de ne plus jamais grimper aux côtés de quiconque. Ceux qui étaient venus ensemble repartaient séparés. D'autres ne cherchaient pas à savoir comment il était redescendu. Ils se disaient qu'il n'avait tout simplement pas assez de volonté, qu'il avait abandonné dès que c'était devenu difficile. « Moi, j'y arriverai », pensaient-ils.

Il les regardait tous avec amour. Il avait appris au fil des ans qu'on ne pouvait jamais prédire qui atteindrait le sommet, même si certaines dispositions y aidaient. Par exemple, ceux qui le voulaient vraiment surmontaient le premier pic et la douleur terrible que la pente raide infligeait à leurs jambes. S'ils ne le désiraient pas assez, ils abandonnaient. Ils se disaient alors : « Je ne suis pas fait pour ça. Ma place est en bas. Cette douleur est un signal : il faut fuir avant d'y laisser la vie. » Peut-être avaient-ils raison.

Mais d'autres continuaient. Ils se disaient : « Cette douleur signifie que je grandis. C'est le signe que je deviens plus fort et meilleur. Cette ascension est là pour me préparer à la suite. » Ceux-là persévéraient et se rapprochaient un peu plus du sommet. En voyant des gens redescendre, il leur arrivait de penser « je n'y arriverai pas », mais ils continuaient d'avancer.

Un jour, un homme particulier arriva au pied de la montagne. Lui aussi avait tenté de l'escalader par le passé, mais il avait connu une mauvaise alliance et avait chuté. Ce qui lui était arrivé : une terrible tempête de glace l'avait balayé, et son compagnon, loin de lui tendre la main, l'avait laissé tomber avec un sourire.

Il se lia d'amitié avec l'homme du bas de la montagne et se prépara à partir à l'assaut du sommet. Enfin... pas tout à fait.

Il fit d'abord le tour de la montagne, l'observant pour trouver la meilleure façon de l'escalader. Le vent au bas de la montagne changeait de direction à chaque heure. Un coup il soufflait vers le sud, un coup vers l'est, comme pour lui montrer mille chemins possibles. L'homme écoutait les vents et cherchait dans leurs murmures la météo parfaite pour ne pas tomber. Mais les vents ne promettent jamais la sécurité ; ils ne font que brasser l'air des autres.

Il voulait être certain de réussir et de ne jamais chuter. Il voulait que cette fois soit la bonne, qu'un plan parfait le protège, et... le vieil homme vint le voir pour lui dire : « Tu ne seras jamais totalement prêt. Arrête d'attendre l'opportunité idéale et la météo parfaite. Contente-toi de grimper. »

L'homme pensa tout de même qu'il valait mieux faire le plein de provisions et s'entraîner un peu plus. C'est ce qu'il fit, avant de s'élancer enfin. Alors qu'il s'attaquait à la portion la plus raide, il se dit que tout cela n'était pas pour lui. Tant d'autres étaient déjà si loin devant. Mais le vent lui souffla : « Ils sont devant parce qu'ils ont commencé plus tôt. Mais toi aussi, tu t'élèves. Concentre-toi sur toi-même. »

Alors, il continua. Il portait en lui ce feu secret qui le réchauffait tout au long de sa marche. Il dépassa d'autres voyageurs que le froid avait ralentis, mais lui, il était si chaud qu'il faisait fondre la glace sous ses pas. Sur sa route, il échangea avec quelques-uns. Il leur demanda : « Comment est-ce là-haut ? Qu'avez-vous à m'apprendre ? » Ils venaient se blottir contre son cœur chaleureux et lui racontaient leur vie. Les gens adorent parler d'eux-mêmes. Et il écouta et continua sa marche.

Plus il montait, plus le vent devenait mordant. Ce n'était pas seulement du froid : c'était le souffle des déceptions passées, le souffle des mots d'ordre et des peurs accumulées. Le vent essayait d'éteindre sa braise intérieure, lui soufflant à l'oreille : « Ici, tout le monde finit par geler. » Mais à chaque bourrasque, l'homme se concentrait sur la petite étincelle sous ses côtes, et la glace sous ses pas se transformait en eau tiède.

Quelques kilomètres plus haut, il trouva un ancien ami qui s'était installé dans une bicoque. Il entra pour prendre de ses nouvelles, mais découvrit que son ami était complètement gelé. Il courut le serrer dans ses bras, en vain. Il était déjà trop froid pour être ramené à la vie.

Ses larmes coulèrent sur ses joues alors qu'il reprenait sa route. Elles gelaient sitôt quitté son visage chaud et venaient s'écraser à ses pieds.

Il se mit à douter du sens de tout cela, et à se demander pourquoi ce vieil homme habitait au pied de la montagne. Peut-être avait-il une bonne raison de ne plus chercher à atteindre le sommet.

Il baissa les yeux et aperçut la maison, tout en bas. Elle avait l'air si minuscule... et lui avait parcouru un chemin immense. Il ne s'en était même pas rendu compte. Il avait simplement marché, marché encore... mais il était plus près que jamais du but. Il n'avait jamais été aussi haut. Il venait de dépasser l'endroit où il s'était jadis arrêté.

Il continua.

Un peu plus haut, il croisa son ancien complice. Presque entièrement figé par le froid. « Te voilà, vieux con-pagnon », dit l'homme. « Comment vas-tu ? »

Ils échangèrent quelques mots, puis notre voyageur reprit sa route. Son ancien complice était bien trop gelé, et il ne pouvait plus le réchauffer.

Le sommet de la montagne était d'une noirceur profonde, comme suspendu entre les étoiles, si haut que le soleil semblait ne jamais pouvoir l'atteindre. L'homme se sentait si perdu qu'il se demanda s'il était encore sur la montagne.

Il était presque arrivé. Mais il dut s'arrêter.

Lorsque l'homme s'arrête, essoufflé par sa quête du sommet et de ce « plus » qu'il cherche à tout prix à capturer, le vent ne lui souffle plus seulement de regarder devant lui. Il lui murmure : « Tu cherches une porte dérobée vers un paradis que tu imagines plus grand là-haut, oubliant que tu cours après ton propre reflet. Tu as peur que demander soit une mendicité, et t'associer, une prison. Mais le sommet n'est pas un lieu géographique où l'on dépose ses valises pour être enfin en paix ; c'est l'illusion que le vent d'ailleurs souffle plus fort qu'en toi. » Et là, l'homme comprend qu'il n'a pas besoin d'attendre l'opportunité parfaite ni de fuir le calme : la vraie boussole n'est pas de savoir comment forcer la montagne, mais d'accepter que le feu qu'il cherche à allumer là-haut brûle déjà dans ses mains, ici et maintenant.

Parce que le vent a beau lui dire certaines choses, ce n'est pas pour autant qu'il a raison. Il y avait en lui quelque chose de plus intime qui chuchotait, et c'était cette voix-là qu'il devait suivre.

Puis, il vit le sommet et ses arbres fruitiers.

La fin est libre à l’interprétation. Tout ce que nous savons, c'est que notre homme est arrivé au sommet. Peut-être a-t-il vécu heureux pour toujours là-haut. Peut-être avait-il seulement besoin d'essayer avant de redescendre chez lui. Peut-être n'avait-il jamais eu besoin d'atteindre le sommet après tout. Peut-être est-il resté avec le vieil homme au pied de la montagne, réalisant que le paradis était déjà là, tout en bas.

 

— written by hand, by Julie ✦

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